mercredi 18 février 2015

Extrait: CES MESSIEURS D'EN HAUT. Christine Deviers Joncour 2013

...."Ah, mais j’oubliais, c’est la faute à la dette !
Au café du coin, où l’on refait le monde, on exprime nos angoisses et Archibald prend la parole :
– Pour payer cette dette, ce monstre de papier, illégitime et abracadabrantesque, numérique et ubuesque, il nous faudra tout vendre. Jusqu’à nos dents on or et notre peau pour faire des abat-jour dans le bureau d’un maître du monde avec vue sur le Rockefeller Center. C’est pour quand la découpe de l’Europe façon abattoir? Le couteau du boucher, c’est la dette, un bout pour Bibi, un bout pour la Finance, un bout pour la mafia, un bout pour les bling-bling accros aux putes de luxe, un bout pour les ventrus de l’industrie militaire ! Et pourtant il suffirait d’un trait de plume, d’un clic sur le clavier pour l’effacer, cette dette, sans que personne ne souffre. Mais cette société serait-elle encore humaine ?
– Bonne question, répond un autre. Depuis longtemps on a laissé les loups entrer dans la bergerie. Ils étendent le chômage et les dettes et les rendent impossibles à rembourser.
Nous sommes devenus un immense peuple de moutons à tondre, tandis qu’un fameux agent d’influence suggère que les peuples doivent se contenter de regarder passer les milliards sans broncher comme on voit passer les cigognes sans s’interroger sur leurs nids bâtis avec nos plumes.
– Et pendant ce temps l’Irak râle dans ses convulsions, la Libye est la dernière tombe de la démocratie et l’Afganistan devient le cime- tière des empires ! En Occident, les dirigeants débattent. De quoi parlent-ils? Du bonheur des peuples? Des temps d’abondance et de partage ? Des traités de paix durable ? Non, ils parlent de fric !
– Justement ! Parlons des Grecs englués dans la misère pour des dizaines d’années, pour sauver les bénéfices des usuriers et des banksters qui les ont précipités dans ce chaos !
– Oui, les prédateurs de l’oligarchie libérale qui vont finir par tuer un peuple, toute une nation. Insupportable de voir presque toute la classe politique de ce pays martyrisé se coucher devant « la pieuvre libérale ».
– Nos dirigeants seraient-ils réduits qu’à n’être que d’infâmes valets du capitalisme mondialisé et la Grèce le laboratoire de l’asservissement du monde par la dictature financière ? La démocratie n’y existe plus, et tout dépend maintenant du pouvoir de résistance et de révolte du peuple grec.
– Dans l’indifférence quasi générale, les seigneurs de la finance assistent à cet assassinat, avant de s’attaquer au Portugal, à l’Espagne et bientôt au reste de l’Europe. La mise en esclavage des populations est passée à la vitesse supérieure et les grands argentiers de la planète nous font clairement comprendre que seuls comptent leurs profits et que la vie des citoyens n’a aucune espèce d’importance.
– Vous verrez que nous serons bientôt tous sacrifiés sur l’autel des profits. Ils ont déshumanisé la société, leur système de valeurs fait qu’aujourd’hui une entreprise vaut plus cher qu’un pays (Apple vaut plus que la Grèce!) et leur jugement s’est simplifié à une colonne débit et une colonne crédit ! Hallucinant...
– La Grèce : berceau de la démocratie ! Clisthène doit se retourner dans sa tombe!
– La civilisation qui domine le monde aujourd’hui est la prolongation de la civilisation sumérienne, trois mille ans avant Jésus- Christ, qui a inventé tout ce qui caractérise la civilisation occidentale : l’administration d’État, l’argent, le commerce, les taxes et les impôts, l’esclavage, les armées organisées, une expansion fondée sur des guerres perpétuelles et l’asservissement des autres peuples. Ce fut aussi la première civilisation à détruire son environnement. Rétro futur, welcome !
– Moi, je veux rester optimiste. Nous sommes à un tournant majeur, un changement de civilisation. Il est temps que les citoyens reprennent en main leurs pays, leurs démocraties, éliminent cette vermine financière en prenant le contrôle des banques, du FMI et des Bourses afin de réinjecter les incroyables fortunes, détournées par une poignée de mafiosi, dans les caisses des États pour le bien collectif. Il faut bien prendre conscience que, quels que soient votre bord politique ou votre conception de la vie, si vous ne faites pas partie de leur élite, vous serez broyés. Aussi, il est temps que les citoyens s’unissent, comme en Grèce, laissant de côté leurs différences que les dirigeants actuels n’ont cessé d’amplifier afin de diviser pour mieux régner.
C’est Archibald, notre poète, qui conclura dans une envolée lyrique dont il a le secret :
– Mais le chant général des poitrines opprimées se fait entendre. Il n’est plus général, ce chant ; il est mondial ! Il est encore cacophonie, il va devenir symphonie. Il y a toujours le vol sourd des corbeaux sur les plaines. Il y a surtout ces pays, tous ces pays qu’on enchaîne. Il y a encore la nuit poisseuse. Nous avons nos reconduits à la frontière, nos Roms, les Restos du Cœur, les SDF, le Samu qui n’a absolument rien de social. Des hordes de chômeurs, d’exclus, d’immigrés stigmatisés. Voilà qui nous sommes et ce que nous faisons. « Plus jamais ça », on criait ! On est à un doigt et demi de faire pire. Mais il y a ces voix qui se lèvent... Là, il me revient en mémoire cette phrase de Brecht : « Lorsqu’un homme assiste sans broncher à une injustice, les étoiles déraillent »... Alors, vite, protégeons les étoiles et tournons la page sur ces temps décomposés...."